Fruits et légumes en peinture (n°1)

LA VIE SILENCIEUSE DE LOUYSE MOILLON
1610-1696

Par Cécile Coutin,
Conservateur en chef honoraire du Patrimoine

Louyse Moillon, peintre spécialisée dans les compositions de fruits et de légumes, est une personnalité énigmatique. Au cours de sa longue existence qui traverse le XVIIe siècle, sa carrière s’épanouit sur une douzaine d’années seulement. Elle est la seconde fille de Nicolas Moillon (vers 1580-1619), peintre portraitiste et marchand de tableaux qui, en 1605, est venu s’installer à Paris comme l’ont fait de nombreux protestants, dès que la condition légale de l’Église réformée a été réglée par l’Édit de Nantes (13 avril 1598). La pacification sociale et religieuse favorise le développement intellectuel et artistique de la capitale et de ses environs. Désigné comme peintre du Roi (acte du 14 décembre 1615),

Une famille de peintres

Nicolas Moillon est établi comme marchand de tableaux dans deux endroits particulièrement appréciés de la clientèle parisienne : dans une maison du Pont Notre-Dame, et à la Foire Saint-Germain, franche de droits, qui se tient chaque année du 3 février au 3 avril. Il y vend ses propres œuvres, ainsi que celles de peintres du Nord. Il est l’un des marchands de tableaux les plus actifs de cette période, et ses gains lui assurent une existence confortable. Il a épousé Marie Gilbert, fille de feu Denis Gilbert, maître orfèvre, qui lui donne quatre garçons et trois filles. Louyse voit le jour en 1610, après Marguerite, née en 1608. Son frère puîné, Isaac, (8 juillet 1614), fera aussi une carrière de peintre. Puis viennent Henri (1611), Marie (1612), Salomon (1617) et Nicolas (1618).

Louyse Moillon grandit dans le milieu des peintres protestants vivant sous la protection des prêtres de l’abbaye bénédictine de Saint-Germain-des-Prés, brillant foyer intellectuel où s’épanouit la ferveur mystique caractéristique du règne de Louis XIII. Dans cette enclave libre ne relevant spirituellement que du pape, les artistes, venus pour la plupart des Flandres, peuvent vendre leurs œuvres hors de la corporation des peintres parisiens qui refuse les provinciaux et les étrangers.

Le commerce des tableaux va de pair avec le développement de l’horticulture, légumes et fruits, dans la région parisienne : les marchands enrichis constituent une clientèle désireuse d’embellir son cadre de vie et d’acquérir des peintures évoquant son activité.

Dès l’enfance, Louyse se familiarise avec les peintures de « vie silencieuse » des flamands Jacob Van Hulsdonck (1582-1647), Osias Beert (1580-1624), Frans Snyders (1579-1657) et du hollandais Floris Van Schooten (1585/90-1656), dont son père fait commerce.   Décelant chez sa fille, âgée de sept ans, des dispositions précoces, Nicolas Moillon commence à l’initier à la peinture mais meurt brusquement en septembre 1619. Marie Gilbert se remarie le 17 août 1620 avec le protestant François Garnier (né vers 1600), collègue de son défunt mari. À dix ans, Louyse est prise en mains par ce beau-père peintre de compositions de fruits, qui, pour la former dans cette spécialité, signe, le 30 juin 1620, avant même le remariage de sa mère, un contrat surprenant : le produit de la vente des œuvres futures de Louyse sera partagé entre elle et son beau-père.

Ce dernier cherche-t-il à se rembourser ainsi les cours qu’il va lui donner ? Considère-t-il qu’elle montre déjà un talent suffisant pour anticiper la valeur marchande de sa production à venir ? Ou bien entend-il faire passer sous son nom les œuvres de sa belle-fille ? Louyse va travailler pendant une dizaine d’années dans l’atelier de son beau-père.

Marie Gilbert ne verra presque pas la carrière de sa fille car elle meurt en août 1630. Un inventaire de ses biens est établi, qui recense, entre autres, treize natures mortes terminées de Louyse, alors âgée de vingt ans et en pleine possession de son art, ainsi que des œuvres non terminées. L’accord financier liant François Garnier et Louyse est à nouveau rappelé. Jusqu’en 1634 au moins, date à laquelle Garnier se remarie avec Denise du Pont, Louyse est encore dépendante de son beau-père : elle continue de peindre, sur panneaux de chêne (comme les peintres des écoles du Nord), des fruits présentés dans des paniers, des corbeilles, des coupes, des bols ou des plats, toujours disposés dans une belle lumière, et accompagnés parfois de boîtes de copeaux d’écorce de bouleau ou de peuplier destinées à la conservation des massepains et fruits confits.

Entre 1629 et 1641, elle signe et date une cinquantaine de ces huiles (format moyen : 45 ×60 cm), auxquelles s’ajoutent huit grandes peintures sur toile (environ 120× 165 cm) avec des figures liées au commerce des fruits : marchandes, servantes, clientes. Aucune œuvre n’est postérieure à 1641. Pourtant, l’artiste ne s’éteint qu’en 1696. Il est possible que son mariage, en novembre 1640, avec un riche marchand de bois parisien, Étienne Girardot de Chancourt, de religion protestante, ait mis un terme à sa carrière. Ayant une existence assurée, elle n’a plus besoin de peindre pour vivre et, pour se délivrer de la tutelle de François Garnier et casser définitivement le contrat qui continue de les lier, elle cesse toute production. On peut aussi supposer que son mari, sans doute peu enchanté de cette contrainte, n’admet pas les prélèvements sur les ventes de peintures de Louyse au bénéfice de François Garnier alors remarié.

Louyse aurait pu continuer à peindre pour son propre plaisir, mais cela ne semble pas être le cas. Elle a alors accepté de mener une «vie silencieuse », cette fois au sens propre, notamment dans une belle maison du quai de la Tournelle, richement meublée, domicile du couple à partir du 2 juin 1665. L’acte établi après son décès le 21 décembre 1696 révèle que Louyse n’a pas eu d’enfants ; aucune obligation de mère de famille n’a donc entravé la poursuite éventuelle de sa carrière de peintre. Le 14 avril 1663, son frère Isaac, peintre d’histoire et de cartons de tapisserie, collaborateur de Charles Le Brun, est élu membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture qu’il a contribué à fonder en 1648. Des femmes, peintres de fleurs et de fruits, y seront admises. Ayant interrompu son activité artistique en 1641, Louyse Moillon n’a pas pu postuler.

L’existence de Louyse se déroule sans heurts particuliers, jusqu’au décès de son mari en janvier 1680. Elle rencontre peu à peu des difficultés financières, aggravées par la Révocation de l’Édit de Nantes (18 octobre 1685). Victimes de persécutions et de spoliations, les protestants doivent se convertir ou quitter la France. Certains membres de la famille Girardot émigrent. Pour éviter la confiscation des biens qui lui restent, Louyse Moillon se convertit au catholicisme. Elle rédige un testament holographe le 25 décembre 1686 dans des termes ambigus : elle « remercie Dieu de l’avoir fait naître en son Eglise et persévérer dans la religion chrétienne ». Elle avait dû évidemment abjurer puisqu’elle restait à Paris, mais le testament ne précise pas sa foi. Sans doute par crainte d’être considérée comme relapse ? Dix ans plus tard, le 21 décembre 1696, elle s’éteint à son domicile « cul de sac de la rue des Bourdonnais », et elle est enterrée en présence de son neveu, le banquier Étienne de Meuves, fils de Marguerite, la sœur aînée de Louyse, et d’Alexandre de Meuves.

 

Une peinture réaliste et gourmande, en vogue au XVIIème siècle

Pendant ses douze ans d’activité, la jeune femme peint donc essentiellement des compositions, sobres et harmonieuses, de fruits – parfois associés à des légumes – présentés dans un, deux ou trois récipients posés sur une table en bois, se détachant sur un fond qui reste dans la pénombre. On n’observe aucune évolution stylistique dans le traitement pictural de ses élégants arrangements de fruits : dans un cadre resserré éclairé par une lumière venant d’en haut à gauche, ils sont peints d’emblée avec une perfection admirable, avec élégance et maîtrise. La transparence et le velouté des fruits sains et parfaits donnent envie de les saisir pour les goûter. Certains fruits, ouverts en deux, prouvent leur fraîcheur. C’est là la signature de Louyse, qui travaille auprès d’autres peintres, ses contemporains : Pierre Dupuis (1610-1682), Pierre Van Boucle (1610-1673) ou le hollandais parisien d’adoption Wilhelm Kalf (1619-1693). Lubin Baugin (1612-1663), installé à l’abbaye de Saint-Germain, qui emprunte à Louyse certaines de ses compositions, et Jacques Linard (1600- 1645), se tourneront ensuite vers les vanités et la représentation des allégories des sens.

La production de Louyse Moillon est également le reflet de tout un contexte historique, religieux, économique et agronomique. Elle respecte les préceptes de la religion réformée en matière de sujets de peinture : décrétant que la dévotion n’a pas besoin d’images susceptibles de pervertir la majesté de Dieu, Luther recommande aux artistes « de ne peindre et de ne sculpter que les choses visibles ». La représentation des objets usuels et des décors familiers d’une vie paisible et confortable est appréciée d’une clientèle bourgeoise protestante aisée : elle y reconnaît le signe optimiste de la dignité de son art de vivre. Louyse se contente de décrire la réalité perceptible, la beauté intrinsèque des choses, sans ajout d’aucun symbolisme. Ses œuvres constituent une documentation sur l’arboriculture fruitière qui se développe en région parisienne au XVIIe siècle, nécessitée par l’accroissement de la population et l’évolution des goûts culinaires vers un meilleur équilibre nutritif et des aliments plus sucrés : cerises de Montmorency, pêches de Montreuil, raisin et figues d’Argenteuil sont acheminés quotidiennement à Paris.

Louyse Moillon représente vingt-six sortes de fruits que l’on peut trouver dans le commerce de l’époque : pêches, abricots, prunes, raisin, cerises, fraises des bois, pommes, figues, d’exotiques bigarades dont on fait des confitures, des sirops, des marmelades et des parfums. Les nombreuses vanneries – corbeilles et paniers – peintes par Louyse, montrent une grande variété décorative dans le tressage de l’osier : brins de divers calibres, tiges refendues, aplaties, éclisses, paille écrasée, bords roulés. Les bols, assiettes et plats en faïence fine de Delft imitant les coûteuses porcelaines chinoises, sont arrivés sur le marché français en même temps que les artistes du Nord. Les plats en étain, marque d’un certain luxe, sont plus rares : en jouant des reflets que permet cette matière métallique, Louyse Moillon démontre sa parfaite maîtrise. Elle nous touche et nous émeut par son absolue sincérité.

Photo :  Cerises, fraises et groseilles à maquereaux, 1630. Huile sur bois. Pasadena (Californie, États-Unis), fondation Norton Simon.

 

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